(c) Julie Balagué

Médail Décor était l'enseigne d'un magasin de tissus d'ameublement à Valence. De cette anecdote, nous n'en saurons peut-être pas plus. Elle est pourtant à l’origine d’une écriture hybride qui désorganise et réarrange la langue, les situations aussi bien que les souvenirs. Après Sus à la bibliothèque! et Les protragronistes (présenté en 2013 au far°), Médail décor est le troisième épisode d’une série de spectacles basés sur des allers et retours dans le temps. Sur le plateau, Vincent Thomasset parle, lit, raconte des histoires pendant que son double dansant, Lorenzo De Angelis, s’approprie les images et les figures proposées par le texte. L’un déplace l’autre sans cesse, le bouscule, le fait diverger. De ce duel s’improvisent des règles qui ne manquent pas de réveiller les jeux de l’enfance ; de la vôtre avant tout.

La pièce s’organise autour de la notion de double et des différentes acceptions qui en découlent : doublure, doublage, dédoublement. Ces thématiques traversent la pièce aussi bien par les figures qu’incarne Lorenzo que par le contenu des textes.

L’écriture propose un retour vers les zones troublées de l’enfance, de l’adolescence, lorsque ce qui nous entoure devient de plus en plus réél, de moins en moins fictionnel. Le choc produit par cette prise de conscience génère des arcs de tension, plonge l’individu dans des sphères complexes. Chaque personne se construit alors comme il peut, oscillant entre questionnements métaphysiques et comportements singuliers.

Ces thématiques sont apparues au cours du processus d’écriture qui intègre des motifs et procédés récurrents :
- l’usage de temps différents au sein d’une même séquence
- l’emploi du passé simple : n’étant pas utilisé dans le langage parlé et de plus en plus rarement dans le langage écrit, il renvoie au procédé d’écriture tout en nous replongeant dans nos premières années, lorsque nous apprenions les tables de conjugaisons.
- la présence du «nous» convoquant à la fois la possibilité d’un groupe, l’appartenance à une communauté, mais également l’évocation d’une personnalité troublée, dont la construction emprunterait des cheminements difficiles. 

Extrait 

Du temps où j’écrivais, j’écoutais de la musique qui était tès tès tès forte. En fait, je l’écoutais dans la nuit et m’endormais avec elle. La nuit je me réveillais, j’éteignais le walk-man qui continuait, et puis, je me rendormais. C’était le temps où je n’écrivais pas, ou plutôt, c’était le temps où j’écrivais des choses qui reculaient, je veux dire, elles ne sortaient pas de ma tête, en fait, elles sortaient, et puis, elles revenaient. Dans ma tête, il y avait beaucoup dégâts.
De dégâts, alors je pleurais, et je fermais les volets. Derrière les volets, il y avait du bruit, de l’autre côté, c’était l’obscurité. Avant de fermer les volets, il y avait trop de bruit, en fermant les volets, les choses que j’écrivais pouvaient reculer, elles revenaient. En fait, je relisais, et la relecture, le problème avec la relecture, c’était la doublure. Je doublais les choses. En se multipliant, à la fois les choses se doublaient mais en plus, elles se dédoublaient. Par exemple, si tu dessines une pomme, tu la dessines. Maintenant, imagine que ce que tu vois, se dessine immédiatement. Si tu vois quelque chose, instantanément, ima- gine que ce que tu vois, se transforme en image, et que cette image, reste à côté de l’objet que tu es en train de regarder. En fait, il y a «une pomme en face de toi», et l’image, c’est « la pomme avec toi ». Du coup, « la pomme avec toi » reste avec toi, alors que « la pomme en face de toi » est en face de toi. La pomme qui en face de toi se transforme, elle devient : un objet trouble. C’est un objet trouble, comme la table, le lit, la chaise et les volets fermés.