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© Caroline Bottaro

Résonnent ici des voix que l’on entend bien peu. Qui sont ces jeunes qui, en toute verve et crudité, nous font part de leurs vies bouleversées ? On comprend, loin des caricatures et sans angélisme aucun, qu’il s’agit de mineurs en foyer d’accueil d’urgence. Brûlante chorale, coups de gueule, confidences...
Mais nous sommes au théâtre, les jeunes sont des comédiens, les deux éducateurs aussi. Christine Citti, l’auteure, joue son propre rôle d’intervenante extérieure. Le texte qu’elle a conçu, à l’issue de son expérience dans un foyer de La Courneuve, restitue une langue et une réalité sociale. Tous les personnages sont dépassés par la situation, les encadrants sont réduits à du bricolage social, chacun cherche à s’en sortir du mieux qu’il peut. Ces jeunes peuvent-ils « gagner » ? Juste une vie décente par exemple ?

​J’ai écouté, regardé des jeunes mineurs dans des foyers d’accueil d’urgence. Ils racontaient ce qu’ils avaient subi, ce qu’ils subissaient. Quelques éclats. Une violence sourde. Et beaucoup d’ennui. Leurs cris, ils me les ont racontés en se vantant, en dessinant, en mentant, en chantant. Jamais en pleurant.
Puis, pour leur donner la parole, je me suis autorisée à écrire. Je me suis replongée dans leurs jeunesses brisées, salies. Je me suis nourrie de leurs sourires, de mes larmes, de leurs regards.
« Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner »
C’est une phrase d’une chanson qu’ils écoutaient en boucle sur leurs portables. Cette phrase a longtemps résonné en moi. Depuis leurs naissances, quelqu’un a-t-il envisagé qu’ils puissent un jour gagner ?
Christine Citti

Donner la parole à ceux que l’on n’entend pas assez, non pas aux invisibles, mais à ceux qu’on ne veut pas voir, et aider à faire naître un répertoire contemporain, sont aujourd’hui, comme hier, mes priorités.
Christine Citti a su saisir les aspirations, les désirs enfouis, les épreuves de ces jeunes en situation de violences. Elle a composé une oeuvre chorale où les récits des uns font écho aux autres. Une écriture brute et poétique pour une jeunesse en manque d’attention.
Un théâtre généreux et ouvert au monde.
Un théâtre nécessaire, fiévreux, en situation d’urgence.
Jean-Louis Martinelli
 

Extrait 

MOUNIR (à Emmanuelle)
J’ai fait ce métier pour aider et protéger les gamins. Mais, c’est de plus en plus compliqué. Je vois les jeunes arriver ici avec… Euh… des tensions, des problèmes peut être passagers, et ils ressortent d’ici avec des grosses problématiques qui se sont rajoutées. Certains se sont mis à voler, à se droguer, il y en a, on voit bien qu’on les perd… Des filles se prostituent… Euh... plutôt sont entrainées vers la prostitution. Certains jours je finis par me demander à quoi je sers.
Et puis… On est sous la protection de l’enfance, mais on est pas un lieu fermé. Les jeunes, ils peuvent se barrer quand ils veulent. Ils ont des horaires à respecter, mais si ils ne les respectent pas, on les déclare en fugue… Et eux, ils comprennent vite le truc. Nous, on essaie de tenir debout les murs de la maison. Mais eux, pour la plupart ,ils sont livrés à eux même depuis qu’ils sont tout petits, alors si la porte est ouverte, ils s’en foutent de l’interdiction. Ils sortent.
Le foyer c’est un lieu de contagion. C’est pas un lieu de paix ici. 
Moi, j’ai voulu faire ce métier parce que gamin j’avais connu des difficultés. J’en suis sorti. Je veux aider. Mais qu’est ce que notre société fait pour ces enfants ? Tout le monde dort, et nous, on va nulle part.
Souvent pour échapper à la violence familiale, les jeunes sont placés ici dans ce service, et ils se retrouvent confrontés à la violence que chacun des autres jeunes porte en lui.
Et le foyer devient une étape vers d’autres formes de violences…
Et nous, là dedans…
On voudrait avoir des temps d’échanges avec les jeunes en individuel et en collectif. Mais, on a pas le temps… On doit gérer la paperasse, les coups de téléphone, les rendez vous de santé, les problèmes scolaires, l’hygiène, les liens avec les familles, et puis faire circuler toutes les informations entre nous…
On est dans la pratique, on est pas dans la pensée… On a pas le temps.
Avant, on pouvait construire des projets en fonctions de chaque gamin, même pour ceux qui rentrent pas dans les cases… Et, ici, il y en a beaucoup qui ne rentrent pas dans les cases… Mais on a pas le temps. Il y en a aussi qui ne devraient pas être ici. Mais, comme on manque de lieux, ils se retrouvent ici… Et nous, on fait comme on peut.
Le but, c’est de les apaiser, de leur faire comprendre pourquoi ils sont là, de les protéger de l’extérieur, et aussi d’eux même.
 Les aider à se projeter un peu vers l’avenir. En gros, c’est ça. Ici, c’est un service d’urgence. C’est complètement en mouvement, alors… Il n’y a pas vraiment de… Euh… Il n’y a pas vraiment de regard sur notre travail. Ici, c’est un sas ou on ne sait pas trop ce qu’il va devenir le jeune…
Maintenant, le soir je suis pressé de rentrer chez moi, je cours en partant, comme ça personne me demande rien. Et je peux partir à l’heure.
C’est un foyer d’urgence ici. Chacun a son problème. On doit faire avec. Mais on ne peut pas construire. C’est chaud.  Je ne comprends pas bien ce que tu fais ici. Si tu crois que tu vas faire mieux que nous.. ! Tu vas venir souvent, comme ça là ? (…)