© Jean-Louis Fernandez

Résumé

Le poète Kerim Alakuşoğlu qui a pris le pseudonyme de Ka, exilé depuis de longues années en Allemagne pour des raisons politiques, revient en Turquie. Il est chargé de se rendre à Kars, ville provinciale à l’est de la Turquie, pour le compte d’un journal d’İstanbul. Il doit y suivre les élections municipales et enquêter sur le suicide de jeunes filles voilées, apparemment soumises à des pressions. Dès son arrivée à Kars, une tempête de neige s’abat sur la ville et l’isole du monde. Ka sait en son for qu’il est venu pour retrouver Ipék, ancienne camarade d’université qu’il aime. Ipék a récemment divorcé de son mari, devenu candidat pour l’élection municipale de Kars sous l’étiquette du parti islamiste. En pleins troubles liés à cette élection à haut risque, Ka se trouve pris dans les confits politiques et personnels qui déchirent la ville. Il y rencontre des habitants, divisés en républicains laïcs et islamistes conservateurs, qui souhaitent, chacun pour leur compte, gagner sa sympathie. Il rencontre aussi des personnages d’une grande intensité comme le "terroriste" Lazuli, Kadife - la sœur d’Ipék devenue l’égérie des filles voilées ou l’acteur sur le déclin Sunay Zaim. Les services de renseignement, alliés avec ce dernier, profitent de la tempête de neige qui isole la ville, pour faire un putsch en pleine représentation théâtrale, prendre le pouvoir et réprimer les islamistes avant que ne se tiennent les élections. Entre tragédie et comédie, Kars, ville frontière du bout du monde, vit son moment de grande Histoire.

La neige existe à tous les niveaux de l’histoire. Elle donne à la ville et à la nature son inquiétante beauté hors du temps. Elle l’isole du monde, permettant les évènements «extraordinaires» qui vont s’y dérouler. Elle est la source de l’inspiration poétique retrouvée de Ka.
Ka traverse ces évènements, entre sa passion amoureuse pour Ipék et son inspiration poétique retrouvée. Il s’interroge sur la foi ainsi que sur ses aspirations artistiques, et écrit une vingtaine de poèmes métaphoriques et sensuels auquel il donne le titre de Neige, avant d’être à son tour rattrapé par les grands évènements qui déchirent la ville.

Note d'intention

Neige est un roman ample, le plus foisonnant de l’œuvre d’Orhan Pamuk. L’auteur y plonge dans les grands problèmes politiques qui secouent la Turquie contemporaine: islamisme, laïcité, nationalisme, démocratie, tradition et européanisme, richesse et pauvreté. Il le fait avec une acuité prémonitoire au regard des évènements qui secouent le Moyen-Orient aujourd’hui, donnant à voir sans aucun simplisme ou démagogie les positions, la pensée et les ressorts de ses protagonistes.

Le poète Ka, revenu de son exil à Francfort, est recruté par un journal Stambouliote pour enquêter sur des suicides de jeunes filles voilées à Kars, ville de l’extrême est de la Turquie et suivre les élections municipales qui vont s’y dérouler. Dans cette ville frontière coupée du monde par une tempête de neige et en pleins troubles liés à cette élection à haut risque, il se retrouve pris entre les autorités kémalistes laïques et les islamistes, qui tous veulent instrumentaliser les filles voilées, les suicides et le poète qu’il est. Ka est venu aussi à Kars pour retrouver la belle Ipék, jadis connue à l’université. La neige qui nimbe la ville lui confère une poésie mélancolique, propre aux lieux oubliés du monde, où se répondent avec une intensité fiévreuse le vide existentiel et la recherche du sens. Ka y retrouve surtout son inspiration poétique perdue. Il traverse comme un ‘derviche’ les évènements extraordinaires qui secouent la ville, la roue de l’histoire se met en branle et finit par le happer à son tour.

S’appuyant sur une trame politique, Orhan Pamuk déploie dans cette histoire aux multiples strates, une réflexion sur la liberté et le suicide, l’art et l’amour, la foi et le sens de la vie, la solitude et la question de l’appartenance. Dans des développements qui tracent une filiation avec Dostoïevski, Pamuk questionne ces thèmes fondateurs, éclairés ici par la lumière singulière d’Istanbul, ville d’Orient et d’Occident, dont sont originaires les protagonistes principaux. Neige donne à voir avec une justesse inégalée, les regards croisés de l’Europe et l’Orient musulman sur ces questions qui structurent l’Humain. Là résident la beauté et l’urgence de ce roman, miroir de la rencontre toujours recommencée entre l’Europe et l’Orient Musulman, et des tensions vives et tellement actuelles qu’elle porte.

J’ai souhaité adapter Neige au théâtre pour donner à entendre la richesse et l’actualité de cette œuvre, m’emparer de ses thématiques brûlantes, faire vivre avec le langage du théâtre le dialogue entre l’Europe et l’Orient, à un moment où les crispations identitaires et religieuses nous enferment dans des logiques meurtrières, de part et d’autre de la Méditerranée.
Je vois dans Neige une matière théâtrale puissante. Non seulement le théâtre, les acteurs, la question de l’art, jouent un rôle essentiel dans l’intrigue même du roman, mais ses dialogues et son contenu déployé dans une diversité de formes fournissent la matière d’un théâtre de la pensée, qui est au cœur de mon travail.

Neige nous ramène aux sources du théâtre. Orhan Pamuk a placé son roman sous le signe de la tragédie, sans se priver d’un humour qui peut tourner à l’ironie. Il en a fait un roman politique au sens noble du mot, parce qu’il interroge les pensées profondes, intimes par lesquelles des hommes cherchent à s’inscrire dans une Cité, tentent ainsi de donner un sens à leur vie.

Le tour de force de Pamuk est que l’âme tourmentée de ses personnages hante notre imagination. Qui sont ces autres si différents et si proches ? Nous ne pouvons appréhender ce genre de connaissance en lisant les journaux ou en regardant la télévision.

«L’art du roman, c’est la façon dont on peut changer la représentation qu’on se fait de l’autre, de l’étranger, de l’ennemi». Ce chuchotement de Pamuk fait écho à mon désir de mettre en scène Neige. Transformer la perception des frontières entre nous et les autres.
Derrière chaque grand projet se trouve le plaisir jubilatoire de donner vie à une créativité qui me pousse à forcer les limites de ma propre identité.
Je remercie Orhan Pamuk de permettre à cette aventure de se réaliser.

Blandine Savetier, octobre 2014

Extrait 

1.
Le silence de la neige, voilà à quoi pensait l'homme assis dans l'autocar juste derrière le chauffeur. Au début d'un poème, il aurait qualifié ainsi l'état de ses sentiments, de «silence de la neige». …
Il sentait que l'exceptionnelle beauté du spectacle de la neige le rendait encore plus heureux que d'avoir revu Istanbul après tant de temps. Il était poète. Or, dans un poème écrit des années auparavant, et que les lecteurs turcs connaissent fort peu, il avait écrit qu'une fois par vie il neigeait dans nos rêves.

2.
Ka: … Comment êtes-vous arrivés à Kars?
Ipek: Je suis venu avec Muhtar, il a repris l’affaire de son père. Mon père est venu plus tard. Ma sœur Kadife n'a pas réussi ses examens à l'université. Mais elle a pu entrer à l'École normale d'ici. Le maigrichon assis derrière, à l'autre bout, c'est le directeur de l'École... Nous n'arrivions pas à avoir d'enfant avec Muhtar, j’ai consulté des médecins à Erzurum et à Istanbul. Cela n’a donné aucun résultat, nous nous sommes séparés. Au lieu de se remarier, Muhtar s'est adonné à la religion.
Ka: Pourquoi tout le monde s'adonne à la religion?
(Ipek ne répond pas, ils regardent un moment la télévision noir et blanc accrochée au mur.)
… Pourquoi tout le monde se suicide, dans cette ville?
Ipek: Pas tout le monde: les jeunes filles, les femmes se suicident.
Ka: Les hommes s'adonnent à la religion et les femmes se suicident. Pourquoi? … Pour mon reportage sur les élections, il faut que j'aie un entretien avec Muhtar.
(Ipek va téléphoner à Muhtar, puis revient.
Ipek: … Vers cinq heures, au centre départemental de son parti. Il t'attend… Tu es vraiment venu jusque-là pour cet article sur les élections et le suicide?
Ka: Non. J'ai appris à Istanbul que tu t'étais séparée de Muhtar. Je suis venu ici pour me marier avec toi.
(Ipek éclate de rire puis rougit.)
Ipek: J'ai toujours pensé que tu ferais un bon poète. Je te félicite pour tes livres.