Affiche © les produits de l'épicerie

Vive la laïque !

Si nous ouvrons cet édito par ce slogan emprunté au temps des cerises, ce n’est pas pour des raisons de célébration, encore moins de nostalgie. L’actualité tragique qui nous a saisis du Bataclan à Bruxelles pourrait cependant nous y inviter : comme était simple la vie sociale voulue par ceux qui firent de la laïcité une de ses caractéristiques cardinales au temps d’un monde qui n’était pas encore mondialisé ! Des raisons bien contemporaines conduisent néanmoins les Latitudes à prendre part à l’urgence de repenser les choses sans pour cela souscrire à un mot d’ordre de façade proclamé par certains au nom d’arrière-pensées qui nous répugnent. Nous sommes convaincus de l’importance des enjeux liés à la laïcité mais sans céder aux dérives identitaires qui animent ceux qui en ont capté la question pour tenter de capitaliser un ressentiment que nous ne partageons pas. De l’art à la laïcité et inversement, converge pour nous surtout l’idée de la possibilité de la mise en mouvement d’une communauté politique construite sur l’individu libre et non sur le paradigme de l’appartenant à une croyance ou une quelconque communauté ou tradition. C’est pourquoi nous consacrerons, cette année, nos débats d’idées à cette question des liaisons entre culture et laïcité afin d’examiner ensemble comment la reconnaissance de la liberté individuelle peut gagner ou se voir menacée par les croisements entre les exigences de l’une ou de l’autre.

« Vive la laïque ! ». A l’heure de toutes les migrations forcées ou volontaires, résonne de manière singulière ce qu’écrivait le philosophe Vladimir Jankélévitch : « L’exilé a ainsi une double vie et sa deuxième vie, qui fut un jour la première, et qui peut être le redeviendra un jour, est comme inscrite en surimpression sur la grosse vie banale et tumultueuse de l’action quotidienne »*. L’exilé est donc ainsi celui qui vit une dualité de l’origine et de l’ici, toujours en tension comme la laïcité invite le citoyen à jouer également d’une dualité entre ses constituants culturels et sa vie publique. Ce travail de déconstruction est au coeur de celui de nombreux artistes que nous recevons cette année.

« Vive la laïque ! » est aussi le cri qui nous retient notre attention en raison du féminin que met en avant l’expression. Les femmes sont les premières à être victimes des intégrismes, à se voir assigner de l’extérieur une place ou une fonction vis-à-vis de laquelle on ne leur tolèrera aucun écart. La programmation accueille majoritairement cette année des artistes féminines qui réfléchissent à ce qu’au nom d’une tradition, croyance ou pseudo législation, on impose de violence aux femmes. La déprise que permet une société laïque laisse heureusement à chacun l’opportunité de se choisir le temps de l’expérience qu’il fait de la neutralité dans les lieux de l’Etat public. Cela fait cruellement défaut à des millions de femmes de par le monde et signale une aliénation dont chaque homme finit aussi par être victime.

« Vive la laïque ! » nous semble enfin toujours légitime quand cela concourt à nous laisser libres d’inventer ce que Michel Foucault nommait l’esthétique de nos existences. Le festival ne prescrit rien mais ouvre des possibles et vous invite à les investir, à vous en émouvoir et à décider ce que vous, comme nous, en ferons, au-delà de l’outil que la laïcité constitue contre toutes les discriminations. Un très bon festival 2016 à toutes et tous !

Maria Carmela Mini

François Frimat